Littératures

Couverture de la Revue Acéphale, Georges Bataille, Rodolphe Gauthier


L’esthétique comme expérience intérieure

Réflexion sur la notion d’art à partir de Georges Bataille

Article que l'on trouvera également, avec les autres interventions du séminaire "Esthétique & spiritualité, III", ICI

Couverture de la Revue Acéphale, Georges Bataille, Rodolphe Gauthier

Si l'esthétique de Bataille a été étudiée par Barthes dans « Sortie du texte » (1973) puis par Didi-Huberman dans La Ressemblance Informe (1995) à partir des articles de la revue Documents publiée d'avril 1929 à janvier 1931, le thème de ce colloque nous permet de l'aborder à partir d'un texte plus tardif, L'Expérience intérieure, publié en 1943.

Des années folles, qui touchent à leur fin, jusqu'au beau milieu de la guerre, il y a toute la différence d'un « gai savoir visuel » (pour reprendre la formule nietzschéenne de Didi-Huberman) à l'angoisse de la misère liée au conflit international. L'Expérience intérieure, difficilement définissable comme « essai », n'est pas plus réflexion sur des documents, mais, par sa nature hétéroclite, est bien un document lui-même. Quelle évolution de l'esthétique chez Bataille entre Documents, Acéphale (cinq numéros entre 1936 et 1939) et L'Expérience intérieure ?

Le terme « esthétique », inventé par Baumgarten en 1753, ne renvoie plus aujourd'hui nécessairement à l'« œuvre d'art », mais par son étymologie à la faculté de sentir, αισθάνομαι, en grec, pouvant être traduit par « je perçois par les sens », et « sens » par la double acceptation du terme, chère à Barthes, renvoie aussi bien à l'éthique qu'à la sensation (on retrouve le topos, encore opératoire, de l'éthique-esthétique), ce qui en fait pleinement un principe même de l'expérience bataillienne.

De la spiritualité, chez Bataille, si l'on veut. Des sens, indiscutablement. Et cette dichotomie corps/esprit que ne peut pas ne pas traiter Bataille, et que dépasse par son expérience le mystique (Ignace de Loyola, Saint-Jean de la Croix, Sainte Thérèse d'Avila). « J'entends par expérience intérieure ce que d'habitude on nomme Expérience mystique : les états d'extase, de ravissement, au moins d'émotion méditée ». Alors, finalement, en 2012 et sans honte contrairement à ce que disait Sartre dans Situation I, Bataille est-il un « nouveau mystique » ?

D'abord, ce déplacement des valeurs esthétiques. Qui s'inscrit, c'est sur cela que je veux insister, dans une longue tradition : bien avant Bataille on trouve, par exemple, Hugo et le laid (l'informe même avec la figure de Quasimodo), Baudelaire – évidemment – et le Mal, Huysmans et le vil (« manifester l'immondice éplorée du corps », dans Là-bas, est une phrase qui aurait pu être de Bataille). Un déplacement des valeurs esthétiques, que radicalise sans aucun doute Bataille, mais qui avait déjà cours au début du XVIIe siècle avec les satires de Sigogne, les renversements de Théophile de Viau, ou encore les paradoxes de Tristan L'Hermite. Simone, Dirty (diminutif explicite de Dorothée) ou Eponine confondent (au sens de fondre ensemble, et non de « brouiller ») la beauté et la saleté, ce qui est communément distingué selon les critères du noble et du vil, et pour cela elles exercent une attraction fatale, tout comme « la belle gueuse », « la belle en deuil », « la belle esclave maure » de Saint-Amant (qui sont autant de thèmes maniéristes repris à l'Italie de Marino). Des guerres de religions aux génocides, du libertinage érudit à Acéphale, société secrète pour société secrète, fascination pour les figures mystiques... Bataille serait-il baroque ?

Gros orteil et pieds sales du Caravage, Georges Bataille, Rodolphe Gauthier

Avec une iconographie brutale, resserrée dans le cadre, illuminée par un clair-obscur violent, le Caravage présentait déjà pour ses contemporains, non des œuvres de la foi ou de la réflexion, mais des documents (les pieds sales des pèlerins, des yeux révulsées, des décollations). Caravage venu sur terre, comme le prophétisait Poussin, pour détruire l'art. Bataille n'accomplissait-il pas lui-même une destruction de l'art en réunissant sur un même plan Mirό, un bouclier des îles Salomon, des graffitis et un gros orteil ? Cabinet des curiosités, art populaire et art dit « primitif », ou, de manière tout aussi impropre (flottement sémantique qui prouve le malaise occidental), art dit « premier » que ses détracteurs, afin de pouvoir l'accepter, ont hissé au rang honorable « d’œuvre d'art ». Et en quoi consiste cette « honorabilité » ? Qu'est-ce qui définit l'art ? Trois critères : la reconnaissance du Critique, la reconnaissance du Musée, la reconnaissance du Marché (selon une définition institutionnelle qui nous est propre). Trois critères, trois institutions. Quand ce qu'on appelle « œuvre d'art », objet plus souvent cultuel dans l'Histoire, que muséal et commercial, aurait dû descendre en effet au niveau de l'objet. « Objet », en ce qu'il s'oppose au « sujet » constitué comme logos (raison, langage) et donc comme conscience, et que la pratique bataillienne cherche à confondre ensemble dans une « dépersonnalisation », dans une « communication », qui relève du religieux. D'où cette volonté de fonder une nouvelle religion maintes fois revendiquée par Bataille, et qui trouve sa réalisation avec Acéphale, la société secrète parallèle à la revue. Religere c'est étymologiquement « lier ensemble », « relier ».

De l'objet à l'art, de la piété à l'impiété, plus qu'une dichotomie entre les notions de profane et de sacré aboutissant à une aporie que l'expérience intérieure dépassera, c'est la similitude méthodique entre l'épuisement de l'art par lui-même et l'expérience qui s'épuise elle-même qu'il est intéressant de souligner (dialectique que Bataille assume en tant qu'ayant reçu une « formation hégélienne »). Dépassement (plus que « déplacement ») pour, non pas aboutir (aboutir à quoi ? Pas de téléologie chez Bataille), mais se transformer – changer de forme – se métamorphoser. Qu'est-ce que l'art s'épuisant lui-même ? C'est la « décomposition » induite par une tension extrême, une intensité de l'attention et de la manipulation d'un objet. « Joan Miró est parti d'une représentation des objets si minutieuse qu'elle mettait jusqu'à un certain point la réalité en poussière, une sorte de poussière ensoleillée. »1 De la forme à l'informe, qui reste cependant une forme (de la poussière, une araignée, un crachat), le processus est celui de l'altération. C'est, de manière caractéristique, dans l'article L'art primitif que ce concept fondamental est expliqué : on part d'une forme indistincte qui, fortuitement, peut rappeler une forme familière (un visage, un animal) que l'on va accentuer consciemment. Les peintures figuratives préhistoriques, nous dit Bataille, ont souvent comme point de départ un découpage naturel de la roche qui évoque une forme familière. Les graffitis peuvent s'appuyer également sur des accidents du support (trous dans un mur pour deux yeux et une bouche par exemple). Cela peut passer aussi par la détérioration, voire la destruction de la matière première (chez les enfants, mais aussi, pour varier les exemples et l'époque, dans les compressions des années 60 de César). Bataille, dans le même article, va plus loin encore :

Le terme d’altération a le double intérêt d’exprimer une décomposition partielle analogue à celle des cadavres et en même temps le passage à un état parfaitement hétérogène correspondant à ce que le professeur protestant [l'auteur de l'ouvrage dont Bataille fait la critique] (…) appelle le tout autre, c’est-à-dire le sacré, réalisé par exemple dans un spectre…

Ce mouvement a priori négatif – destruction, décomposition, altération – renvoie donc chez Bataille au sacré. Quand autant l'imaginaire collectif (le sens commun) que les théories contemporaines (le personnalisme de Mounier) chargent l'altération (la décadence – comme le « désastre ») d'une connotation péjorative, Bataille invite à la concevoir comme un élément non seulement moteur, mais aussi premier. On sort du domaine strictement esthétique, puisque c'est aussi d'économie du monde dont il s'agit : on n'ajoute jamais rien, on transforme (presque du Lavoisier...). Ainsi contre les notions d'ajout, de « plus », de dividende, c'est en termes de consumation (dépense d'énergie gratuite) que le problème est exposé. « La part maudite » est ce surplus qui ne peut plus être réinvesti (plus-value inutile), mais qui ne peut s'épuiser que dans la guerre ou dans l'oisiveté. Le sacré ne se trouve pas en haut, mais « là-bas » : en bas. Pour le dire autrement, l'art n'est pas à nier, mais il est dépassable par le bas, par l'en-dessous des institutions qui s'élèvent haut dans le ciel (cheminée d'usine, château, tour, beffroi ou gratte-ciel). On passe ainsi de la forme céphalique à l'acéphale, du social, à l'asocial : de l'homme à ce qui est à l'intérieur de lui : l'in-humain (dans l'humain). C'est-à-dire la bête – le « prestige de la bête », dit Bataille dans Lascaux. La figure hybride résume de manière iconographique ces positions, vient les documenter : l'homme-oiseau de Lascaux, et le Minotaure de Masson (proche de la créature acéphale) qui est une concentration symbolique : tête de taureau, poignard, tête de mort en guise de sexe – l'animal, l'humain, le sacré et la fureur – Orlando furiosio – la folie et l'extase...

Ensuite, l'expérience intérieure. « J'entends par expérience intérieure ce que d'habitude on nomme Expérience mystique : les états d'extase, de ravissement, au moins d'émotion méditée ».

Tête de Méduse, Le Caravage, Le Bernin, XVIIe, Georges Bataille, Rodolphe Gauthier

Ce minima est étonnant. « Extase », « ravissement », comme degrés le plus haut de l'expérience mystique, puis, « au moins d'émotion méditée » où, au contraire, c'est la réflexion, et donc le rapport sujet/objet, la conscience, le logos qui dominent. Cette position minimale qui s'impose comme limite morale m'intrigue. « …au moins, d'émotion méditée... », avec une euphonie quasi incantatoire. Référence peut-être à Ignace de Loyola. Il y a dans « méditer » l'idée du soin (médecine, remède) et celle d'une pensée « qui règle, qui ordonne ». Mais il y a également quelque chose d'irrationnel : en grec « je médite » est un déponant μέδωμαι (forme passive pour un sens actif), qui donne au participe présent : μέδουσα. La méduse, cet animal marin, à la texture gélatineuse, urticante, que Linné a nommé ainsi en référence à une des trois Gorgones (la seule mortelle), ses tentacules évoquant une chevelure. C'est encore le XVIIe siècle : le Bernin, le Caravage (qui la peint sur un bouclier, arme défensive devenant du même coup arme offensive). Son regard fixe lui a donné son nom : « celle qui médite » (de la même manière on peut dire que le mystique méduse), et c'est celle qui frappe de stupeur, qui pétrifie. Un regard de femme pétrifie l'homme, sexuellement, physiquement (non par sa beauté, mais par sa laideur : déjà un renversement). L'émotion méditée est la posture minimale de Bataille, celle de ses textes. L'érotisme, on le sait, entre pleinement dans l'expérience intérieure, non comme volupté, mais bien avec cette connotation d'effroi, d'épreuve. « L'expérience est la mise en question (à l'épreuve, dans la fièvre et l'angoisse) de ce qu'un homme sait du fait d'être. » Mise à la question, c'est-à-dire la torture : la mise à nu et la mise à mort.

L'Abbé C., récit de 1950, et plus particulièrement le chapitre « La Tour », illustre mon propos. Cette tour de L'Abbé C. rappelle l'architecture médiévale du château de l'Histoire de l’œil, évoque aussi le Romantisme (la tour d'ivoire de Hölderlin), et, bien sûr, la tour surréaliste (la tour Saint-Jacques de Breton). La tour est un élément architectural civique, guerrier, ou religieux, et renvoie au symbole du sacrifice de l'individu pour une communauté. C'est dans ce lieu symbolique, qu'Eponine (personnage féminin central du roman, dépravée, provocatrice, « déréglée » lit-on dans le texte) entraîne et cherche à séduire (dans son sens pleinement étymologique de « détourner ») l'Abbé C., frère jumeau de son amant, qui est aussi le narrateur. Poursuivie par la mère qui crie : « La chienne, elle s'est soûlée et elle s'est mise à poil sous son manteau » (« à la fois habillée et nue, pudique et impudique » commente le narrateur), elle détourne l'Abbé du droit chemin pour l'emmener sur la tour verticale. Dans ce contexte, arrive une acmé, un climax, qui est typiquement ce que Bataille définit comme instant sacré :

Elle riait la tête dans les mains et l'abbé, qu'avait interrompu un gloussement mal étouffé, ne leva la tête, les bras hauts, que devant un derrière nu : le vent avait soulevé le manteau qu'au moment où le rire la désarma elle n'avait pu maintenir.

Saint Bernard, De gradibus humalitatis, Anchin, Vers 1165 (Douai, Bibl. Municipale, ms 372., Georges Bataille, Rodolphe Gauthier

Orage, ivresse, érotisme. Deux remarques : d'abord, du haut de cette tour, dans l'élévation donc (physique et symbolique), la bassesse : dans la tour dressée, élevée, il y a l'homme abaissé... La montée pénible de l'échelle pour accéder à cette tour (qui précède notre passage) évoque aussi l'échelle céleste, du rêve de Jacob, qui a connu une iconographie riche au moyen-âge, et qui chez Saint Bernard, nous présente ce paradoxe de la descente pour monter. Chez Bataille, nous pouvons rapprocher ce mouvement de l’apophatisme. Ensuite, on peut affirmer que cette prosternation n'est pas une parodie ou un travestissement de l'acte liturgique, mais qu'elle renouvelle d'une certaine manière au contraire une pratique religieuse. Avec cette figure de dos, ce dévoilement du cul d'Eponine, présence brutale, voire violente, nous passons de l'iconographie (du document...) à l'icône. Nous passons de Documents à Acéphale. Qu'on sache qu'Eponine soit nue sous son habit ne suffit pas, ça ne suffit pas à l'Abbé C., il faut que cette nudité se dévoile : que le processus de mise à nu s'opère. Grâce à cette opération – à cette expérience – il y a découverte (dans le sens de « mettre à nu »).

De l'autre côté du diagramme, nous trouvons la mise à mort.

Mort de l'Abbé C., comme mort sacrificielle (aux mains de la Gestapo puisqu'il était impliqué dans la Résistance – comme Robert Desnos qui donne son prénom à l'abbé). Si la mise à nu avait lieu en haut d'une tour, en plein air, la mise à mort a lieu dans un lieu clos : mise à mort du taureau dans le temple mithriaque (secret, souterrain), mise à mort symbolique (liturgique, par l'image) de l'animal dans la caverne de Lascaux. À l'inverse de la théorie platonicienne, la caverne est le lieu de la révélation.

L'homme en érection à la tête d'oiseau, Lascaux, Georges Bataille, Rodolphe Gauthier

Nous retrouvons l'intériorité. Cette caverne n'est pas la cellule d'isolement ou de dégrisement : c'est dans la caverne que se révèle (se dévoile) l'animalité. Descendre dans la caverne, dans la taverne, est une modalité aussi de l'expérience bataillienne – et pas seulement. Je pense à Proust (à qui Bataille est lié à plus d'un titre). Dans un passage du Côté de Guermantes, le narrateur, devant des peintures, songe à l'effet du temps : « On ne profite d'aucune leçon parce qu'on ne sait pas descendre jusqu'au général et qu'on se figure toujours se trouver en présence d'une expérience qui n'a pas de précédents dans le passé »1. « Descendre jusqu'au général », avec l'idée d'un parcours, d'un effort, là où, couramment, on dit au contraire « monter au général ». La connotation péjorative devient méliorative. Contre l'idéalisme et le positivisme vivaces, de nouvelles voies se mettent en place.

Pour conclure, je voudrais rappeler que Bataille s'inscrit dans ce mouvement, qui est sûrement une tradition (ou une résurgence…), qui veut en finir avec la sublimation, qui cherche le renversement du platonisme, et qui veut également en finir avec le rôle institutionnel de l'art, c'est-à-dire de l'objet en tant qu'œuvre et valeur prônées et imposées par l'Etat, la Religion, le Musée, l'Université. Bataille, certainement mystique dans L'Expérience intérieure, mais surtout nous permettant d'aborder « le réel de traviole » (Nathalie Barberger), pour constituer, en tout temps et en tout lieu, des valeurs nouvelles.